Quand on souhaite débuter le piano aujourd'hui, une affirmation revient très souvent : le piano numérique c'est comme un piano acoustique !
Et à en croire les discours marketing des grandes marques, ces derniers égaleraient effectivement les instruments acoustiques. Sur les catalogues comme les réseaux sociaux, les discours des fabricants sont particulièrement séduisants. Peut-être un peu trop...
Alors, est-ce que le piano numérique égale le piano acoustique ? Spoiler alerte... non !
Dans ce long article, nous allons vous donner les clés pour décrypter les affirmations sur les pianos numériques, comprendre comment ils sont fabriqués et pourquoi ils n'égalent toujours pas un vrai piano.
Quand on dit que les fabricants font preuve d'un très grand enthousiasme pour décrire leurs pianos numériques, nous n'inventons rien. Voici un petit florilège de ce que l'on trouve sur les sites officiels :
Roland :
"La modélisation Piano Reality bénéficie de nos meilleures technologies pour recréer chacun des éléments qui forment le son d'un piano acoustique, mettant sous vos doigts la réponse organique et les couleurs timbrales complexes d'un piano à queue de concert."
"Une jouabilité authentique de piano à queue"
Yamaha :
"...le même rendu sonore qu'un piano à queue de concert dans un auditorium haut de gamme."
"Le clavier GrandTouch et le système d'amplification à 3 voies complété par des transducteurs, vous apportent les mêmes sensations de jeu que sur un vrai piano à queue."
Kawai :
"Grâce à une mécanique de pointe et à une technologie sonore innovante, les instruments de la série CA procurent la sensation de jouer sur un véritable piano à queue de concert."
"La série Kawai CA combine le toucher réaliste d’un piano à queue...
Casio :
"Le CELVIANO Grand Hybrid reproduit les nuances les plus subtiles des pianos les plus respectés du monde... Il donnera l'impression à son propriétaire de posséder trois des meilleurs pianos de la planète".
"Casio est capable de dépasser les performances d'un piano à queue, en offrant une jouabilité supérieure qui permet aux pianistes d'effectuer facilement des actions telles que des trilles et des notes répétitives".
Bref... vous avez compris l'idée : le numérique égale l'acoustique ! C'est à se demander pourquoi les concertistes jouent encore sur de pianos traditionnels ! 😁
Si sur les modèles les plus récents les avancées technologiques sont réelles et impressionnantes, il sont encore loin d’égaler le plaisir et la richesse d’un vrai piano acoustique. Découvrons ensemble pourquoi un numérique même haut de gamme, ne peut égaler un vrai piano.
Le premier enjeu pour un piano numérique est de simuler au mieux le poids, les sensations, les frottements et résistances caractéristiques d'une mécanique de piano acoustique. Ce qu'on appelle le fameux "toucher lourd" d'un clavier de piano.
Pour y parvenir, les fabricants ajoutent des systèmes de poids, contrepoids et leviers.
Les systèmes les plus basiques appliquent le même poids sur toutes les touches, une solution économique mais totalement irréaliste qui limitera assez rapidement les progrès des apprentis pianistes. Une solution plus correcte est de mettre des poids différents selon les zones du clavier, distinguant au minimum les graves, le médium et les aigus. Les systèmes les plus aboutis offrent un poids spécifique pour chaque touche, créant une sensation progressive et fidèle à un véritable piano acoustique.
A retenir pour le toucher lourd :
Enfin, sur certains modèles milieu de gamme et la plupart des modèles haut de gamme, les fabricants ajoutent un système qui reproduit la petite résistance ressentie aux deux tiers de l’enfoncement de la touche comme sur un acoustique. C'est un petit "plus" qui améliore le réalisme du toucher.
Un aspect souvent sous-estimé mais important concerne la longueur des touches et leur point de pivot. Sur un vrai piano, les touches sont longues et leur point de pivot est proche du centre, ce qui facilite le jeu et améliore la précision.
En revanche, sur la plupart des pianos numériques, les touches sont plus courtes et le point de pivot se trouve à l’extrémité (là où elle est fixée sur le châssis), ce qui limite la finesse du jeu et diminue le réalisme.
Le revêtement des touches influence également les sensations de jeu. Pour les touches blanches, les modèles d'entrée de gamme utilisent généralement des revêtements en plastique lisse, tandis que les instruments plus haut de gamme proposent des matériaux texturés comme l'Ivorite de Yamaha, qui imitent l'ivoire, absorbent mieux l'humidité (les doigts glissent moins!) et offrent un toucher plus agréable.
Concernant les touches noires, on trouve selon les gammes des revêtements en plastique, des matériaux texturés ou encore du bois composite.
Certains pianos numériques haut de gamme utilisent également des touches partiellement ou totalement en bois. Cela améliore la sensation du “rebond” en fin de course et ajoute un peu plus de réalisme.
Mention spéciale à Casio (série GP) qui collabore avec Bechstein pour fabriquer des véritables châssis de clavier avec de véritables touches de piano. Yamaha et Kawai proposent également d’excellentes mécaniques bois dans leurs modèles haut de gamme.
Mais ce qui se fait de mieux dans le monde des pianos numériques reste le piano numérique hybride, c'est un dire un piano numérique avec une véritable mécanique de piano droit ou de piano à queue. Les spécialistes de ce type de piano sont Kawai avec sa série Novus et Yamaha avec sa série AvantGrand.
Voici un carrousel des principaux types de mécanique de piano numérique : sur les deux premières photos on distingue les leviers lestés et l'articulation (le point de pivot) en bout de touche. Sur la troisième photo on voit un point de pivot qui se rapproche du centre (Grand Feel Kawai, plus dans l'esprit d'un piano droit), sur la quatrième (profil Casio GP) on voit un point de pivot similaire au mécaniques de piano acoustique.
Photo 1 : Roland
Photo 2 : Kawai Responsive Hammer
Photo 3 : Kawai Grand Feel
Photo 4 : Casio GP
et maintenant le profil d'une mécanique de piano à queue... ce n'est pas tout à fait pareil !😄

Comme on le voit sur la photo, la complexité et la multiplicité de pièces mises en œuvre font que leur reproduction par des mécanismes plus simples n'est jamais totalement satisfaisante (saufv comme on l'a vu précédemmentv pour les numériques hybrides Yamaha et Kawai)
Premièrement, parce qu'en dehors du poids du marteau et de la touche, il y a au moins deux résistances supplémentaires quand on enfonce une note : le poids de l'étouffoir puis le frottement du bâton d'échappement quand ce dernier "échappe". Et en fonction de ce que vous jouer, les réactions de la mécanique vont être légèrement différentes. Par exemple, si vous mettez la pédale forte, le clavier va être un peu plus léger car vous n'aurez plus à soulever les étouffoirs.
Par ailleurs, les vibrations liées au fonctionnement de la mécanique, à la rechute des pièces en bois sur des bandes de feutre, aux multiples articulations et frictions entre le bois, les axes métalliques, les peaux ou les feutres participent aussi aux sensations du pianiste.
Un moyen simple de constater une de ces nombreuses différences : appuyez tout doucement sur une note d'un numérique : la plupart du temps vous obtiendrez un son, faites la même choses sur un vrai piano et vous n'obtiendrez rien car le marteau n'aura pas eu assez d’énergie pour aller frapper la note.
Mais plus que pour l'aspect mécanique, c’est sur le plan sonore que se situe la plus grande différence entre un piano numérique et un piano acoustique.
Sur un piano acoustique, le son est vivant : il évolue naturellement grâce aux vibrations des cordes et à la résonance par sympathie. Chaque note influence les autres, créant un environnement sonore complexe et organique qui varie en permanence.
Alors que sur un piano numérique, parce qu'il est enregistré, le son est “figé”, inerte. Certes les fabricants déploient des trésors d'ingénierie pour le rendre plus vivant mais comme nous allons le voir cela reste loin d'égaler un vrai son.
Voici comment sont fabriqués les sons d'un piano numérique :
Les fabricants sélectionnent un piano de concert parfaitement préparé, accordé et harmonisé, puis l'enregistrent note par note, généralement dans un studio professionnel avec du matériel de qualité.
Ces enregistrements sont ensuite édités et stockés sous forme d'échantillons numériques.
Chaque maillon de cette chaine joue un rôle essentiel. Et on remarque des différences spectaculaires entre des produits bas de gamme et les modèles de grandes marques.
Dans ce domaine, Yamaha et Kawai bénéficient d'un avantage historique considérable. En tant que facteurs de pianos depuis le début du XXe siècle, ils possèdent une culture instrumentale approfondie qui transparaît dans leurs échantillonnages.
Paradoxalement, le fait que Casio et Roland ne soient pas facteurs de pianos leur a donné une liberté totale dans le choix des pianos sources, leur permettant de proposer des enregistrements des plus grandes marques allemandes ou de créer des pianos "composites" à partir de plusieurs instruments d'exception.
Au final, chaque marque va avoir son identité sonore et l’important est de trouver celle qui vous correspond le mieux. La seule chose à faire est d'aller les essayer pour découvrir les univers sonores des différents modèles.
La qualité de l'échantillonnage varie énormément selon la gamme de l'instrument.
Le nombre d'échantillons constitue un premier critère fondamental. Les bons modèles enregistrent les 88 notes individuellement, ce qui représente le minimum acceptable pour espérer un peu de réalisme. Certains modèles très bas de gamme utilisent une technique économique consistant à ralentir ou accélérer la vitesse d'une note pour en créer plusieurs autres. Cette approche, qui permet d'économiser sur le stockage en n'enregistrant qu'une trentaine de notes au lieu de 88, produit des résultats peu convaincants qu'il vaut mieux éviter.
La longueur des échantillons est un second paramètre important. Certains fabricants n'enregistrent que les deux ou trois premières secondes du son, puis le font boucler artificiellement pour le prolonger. D'autres capturent toute la durée naturelle du son, une approche plus réaliste mais plus gourmande en mémoire.
La présence du multi-échantillonnage constitue également un aspect essentiel de la qualité. Dans ce cas, chaque note est enregistrée à plusieurs niveaux de dynamique, du pianissimo au fortissimo, car l'intensité transforme le timbre du son. Plus le nombre de couches dynamiques est important, plus l'instrument peut restituer fidèlement les nuances d'interprétation.
La fréquence d'échantillonnage détermine la précision du son selon un principe identique à la résolution d'un appareil photo. Plus elle est élevée, plus le rendu sera fidèle à l'original.
Enfin, certaines marques complètent le rendu sonore par des échantillons complémentaires déclenchés en fonction du jeu du pianiste : bruits des étouffoirs, résonances sympathiques, bruits de la mécanique. Ces détails contribuent à créer des sensations encore plus réalistes.
Elles développent aussi dans leurs "moteurs sonores" des algorithmes et des filtres pour moduler le rendu des échantillons en fonction du jeu du pianiste. C'est assez efficace et bien moins gourmand que la modélisation (voir le paragraphe suivant).
A retenir pour les échantillons :
Face aux limites de l'échantillonnage, certains fabricants explorent une approche radicalement différente : la modélisation. Cette technologie abandonne les enregistrements pour recréer le son via des algorithmes mathématiques complexes. L'avantage théorique est séduisant : un son plus vivant et organique, capable d'évoluer en temps réel comme sur un véritable piano acoustique.
Cependant, cette approche présente un inconvénient majeur : sa gourmandise en ressources processeur. Reproduire en temps réel la complexité physique d'un piano acoustique nécessite une puissance de calcul énorme et coûteuse. Par conséquent, les rares modèles entièrement basés sur la modélisation doivent simplifier certaines lois physiques, ce qui réduit paradoxalement le réalisme sonore qu'ils cherchaient à améliorer.
Un aspect crucial mais souvent négligé concerne l'amplification et la diffusion du son. Le meilleur échantillonnage du monde devient totalement inutile s'il est restitué par des haut-parleurs de mauvaise qualité. Cette évidence technique explique pourquoi l'écart de prix entre les différentes gammes de pianos numériques peut être si important.
Plus vous montez en gamme, plus la qualité des convertisseurs s'améliore (ce sont les puces qui convertissent le son numérique en son analogique écoutable), plus les amplificateurs deviennent puissants, et plus les haut-parleurs sont nombreux, grands et judicieusement positionnés. Un système de diffusion sophistiqué restitue mieux l'ampleur du son et procure une impression beaucoup plus immersive, se rapprochant davantage de l'expérience d'un véritable piano.
Certaines marques proposent aussi la spatialisation du son quand vous jouez au casque. On a l'impression que le son vient de devant, comme sur un vrai piano. C'est très efficace, plus immersif et moins fatigant pour les oreilles.
A retenir pour la diffusion, plus vous montez en gamme :
Les fabricants de pianos numériques arbitrent constamment entre :
Plus vous montez en gamme, plus ces trois paramètres se rapprochent d'une expérience pianistique et c'est leur cohérence qui fait toute la différence entre un bon piano numérique et un modèle qui présente peu d'intérêt.
Mais à ce jour, pour apprendre, se faire plaisir et surtout développer de bonnes bases techniques et musicales, travailler l'interprétation et les nuances, rien ne remplace un piano acoustique. Les pianistes ayant débuté sur un numérique sont souvent déroutés par les sensations d'un vrai piano lorsqu'ils en jouent un pour la première.
Le toucher, le timbre vivant, les vibrations de l'instrument : c’est tout cela qui fait la magie d'un vrai piano acoustique.
Le piano numérique offre des possibilités qui sont appréciables :
Nous ne sommes pas contre le piano numérique, mais il faut garder à l'esprit que les sensations seront différentes d'un piano acoustique.
On peut débuter sur un piano numérique. Le toucher lourd permettra de travailler ses gammes, de progresser et d'apprendre des morceaux.
On peut reprendre le piano avec un numérique. Là encore on aura le plaisir de jouer les morceaux qu'on a apprécié durant sa jeunesse. Mais c'est la limite... on a le plaisir de faire de la musique mais pas totalement celui de jouer du piano.
Nos recommandations sont généralement les suivantes : en dessous de 2 500 euros, privilégiez un bon piano numérique plutôt qu'un piano droit d'étude usagé ou de mauvaise qualité. Au-delà de cette somme, la question mérite réflexion et dépendra largement du contexte : espace disponible, conditions climatiques, fréquence d'utilisation, et objectifs musicaux.
Et le plus important : allez les essayer ! Chaque fabricant à une identité sonore et un rendu mécanique qui lui est propre. Pour trouver celui qui vous correspond le mieux il faut les écouter en vrai. Les enregistrements ou vidéo ne rendent pas très bien compte de la restitution des enceintes ; de plus vos conditions d'écoute jouent également sur le son ( tous les casques ne sonnent pas de la même manière, les convertisseurs audio de votre ordinateur ou téléphone non plus, etc,...).